Les communs pour une souveraineté alimentaire

12 avril 2026 | Christelle Fournier

Partout au Québec émergent des îlots de projets alimentaires alternatifs et collectifs qui s'inscrivent dans l'ensemble des maillons de la chaîne alimentaire. Sont-ils les prémices de l'émergence de systèmes alimentaires de communs ?

Le Québec fait face à de nombreuses lacunes dans son système alimentaire. Malgré ses richesses naturelles, la province souffre d'une autonomie alimentaire limitée à 35 %. Le reste de notre alimentation est importée. Nos agricultrices·eurs peinent à maintenir leurs exploitations et nombre d'entre ielles sont contraint·es de fermer. Les terres agricoles, essentielles à notre autosuffisance, sont régulièrement réaffectées aux changements de zonage au profit de l'urbanisation, puis les chaînes de distributions se concentrent, contribuant ainsi à l'extension des déserts alimentaires et au manque chronique de produits frais.

Parallèlement, nous sommes confronté·es à un gaspillage alimentaire considérable, avec environ 40 % des aliments perdus entre la production et l'assiette, ainsi qu'à une forte consommation énergétique dans l'ensemble des filières alimentaires. Diverses initiatives tentent de remédier à ces défis, avec des efforts déployés tant par le gouvernement que par la société civile. Ces actions visent à renforcer notre système alimentaire, le rendant plus résilient et durable.

Vers un système alimentaire biorégional

Les communs alimentaires sont des ressources gérées collectivement par la communauté, un concept enraciné dans l'histoire des systèmes alimentaires mondiaux. Dans l'exemple historique de l'Angleterre du XVIe siècle, le mouvement des enclosures a aboli les droits d'usage communaux, causant des souffrances aux paysan·nes. Cette période marque le début de la privatisation généralisée des terres agricoles dans le monde occidental, provoquant des révoltes, notamment celles des femmes paysannes. Silvia Federici, universitaire féministe, met en relation la chasse aux sorcières, le mouvement des enclosures et la résistance féminine contre la privatisation des communs. Cette lutte historique met en lumière l'importance de la gestion collective des ressources, un principe qui résonne aujourd'hui à travers diverses initiatives alimentaires au Québec.

Les mouvements en agroécologie, permaculture et agriculture régénérative, apparaissant dans les années 70 en réaction à la révolution verte [1], visent à créer des systèmes alimentaires éthiques et résilients pour préserver une planète viable. Émergeant en Amérique latine dans les années 80, l'agroécologie se concentre sur la récupération et la gestion pérenne des terres. D'après Miguel Altieri, professeur de Berkeley, l'agroécologie « est la science de la gestion des ressources naturelles au bénéfice des plus démunis confrontés à un environnement défavorable ». La permaculture, théorisée en Australie en 1970 par Mollison et Holmgren, est « à la fois une science et un art de concevoir des écosystèmes régénératifs en s'inspirant du fonctionnement du vivant ». Elle promeut le faire-ensemble et le partage équitable des ressources. Quant à l'agriculture régénérative, elle vise à restaurer et revitaliser les écosystèmes agricoles en améliorant la santé des sols, la biodiversité et le cycle de l'eau. Ces trois courants de pensée mettent en avant la notion de biorégionalisme, prônant l'organisation de la société selon les écosystèmes naturels et les régions biogéographiques. Le biorégionalisme encourage la gestion locale des ressources, l'autosuffisance alimentaire et le respect des limites écologiques des territoires. Ces approches philosophiques et pratiques, intégrant des techniques agricoles, visent à promouvoir des systèmes alimentaires éthiques pour tous les êtres vivants. Elles sont souvent reliées à l'écoféminisme, soulignant l'interconnexion entre la justice sociale et environnementale.

S'inspirer de communs alimentaires québécois

Dans le paysage diversifié du Québec, de nombreux communs innovants émergent dans le domaine alimentaire, de la production à la consommation. Tous témoignent de l'engagement croissant envers des pratiques alimentaires.

La Ferme communautaire régénérative – Les Bontés de la Vallée

Productrice de paniers depuis 17 ans, Les Bontés de la Vallée propose depuis le printemps dernier de revisiter notre relation mangeurs-producteurs. Ce projet-pilote, autonome financièrement, promeut le partage des risques et des récoltes, favorisant une consommation responsable et une tarification équitable. En favorisant la transformation de ses membres en acteurs de leur alimentation, la ferme renforce le lien communautaire et soutient une agriculture écologique et résiliente.

Le jardin solidaire permaculturel du Collectif 21 de Boucherville

Soutenu par les municipalités de Boucherville et de Varennes, ce jardin collectif en permaculture sur un hectare produit une variété de fruits et légumes distribués aux membres et aux banques alimentaires. Le Collectif 21 travaille également à préserver l'agrobiodiversité – un commun millénaire – qui joue un rôle majeur face aux défis climatiques, offrant un exemple de résilience communautaire et environnementale.

Épicerie autogérée – le Comptoir Saint Vrac à Saint-Adrien

Fondé sur une gouvernance partagée, le Comptoir Saint Vrac a d'abord offert pendant plusieurs années une épicerie autogérée 24 h/7 pour les villageois·es avec de nombreux produits locaux. Depuis juillet, il s'adapte aux nouvelles réalités et propose l'achat en ligne avec collecte au village. Ce projet local promeut l'équité à travers une répartition des parts basée sur l'engagement communautaire, offrant un modèle innovant pour repenser notre souveraineté alimentaire.

Communautés nourricières – MAPAQ

Initiées par le MAPAQ en collaboration avec les municipalités, les communautés nourricières montrent l'importance de la gouvernance partagée pour la souveraineté alimentaire locale. Ces initiatives engagent les citoyen·nes dans les décisions concernant leur système alimentaire et peuvent devenir de véritables communs ou offrir un partenariat public-commun selon leur développement politique.

À travers la multiplication de telles initiatives au Québec émergent les prémices d'un système alimentaire basé sur les communs, promouvant l'équité et la résilience. Par ces approches philosophiques et pratiques, nous réinventons notre relation avec la terre et les ressources alimentaires, tout en respectant les limites écologiques. Ces projets tracent la voie vers une souveraineté alimentaire locale québécoise, renforçant les liens communautaires et suscitant une réflexion sur notre système alimentaire.


[1] Politique globale de transformation des systèmes agricoles intervenue dans les années 1960-1990 s'appuyant sur les innovations technologiques dans le domaine des engrais, des engins agricoles et de l'irrigation.

Christelle Fournier est membre du (CRITIC).

Photo : Ferme Les Bontés de la Vallée (Crédit : Alex Queneville)

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