Écrire l'histoire de la marge au centre... ensemble
« Aucune femme noire écrivaine dans cette culture ne peut “trop écrire”. En effet, aucune femme écrivaine ne peut “trop écrire”. Aucune femme n'a suffisamment écrit. » — bell hooks
Lorsque le magazine l'Actualité a publié son palmarès des 100 personnalités les plus influentes du Québec pour l'année 2024 en avril dernier, j'ai eu l'impression de vivre un énième jour de la marmotte. Parmi celles et ceux « qui façonne[nt] le Québec d'aujourd'hui et prépare[nt] celui de demain », on retrouvait 34 femmes pour 67 hommes, 75 personnalités de plus de 50 ans et près de 90 % de personnes blanches [1]. Aucune personne Noire ne figurait dans la fameuse liste. Celle-ci a été constituée sur la base de trois critères : le pouvoir de l'institution, le charisme et la personnalité, et la volonté de changer les choses.
Si plusieurs ont nommé l'éléphant dans la pièce, soit le manque cruel de diversité et de représentation dans un processus qui se voulait somme toute « subjectif », d'autres ont souligné que les réactions vives que le palmarès a suscitées relèvent plutôt de l'œuf ou la poule. Comme l'a habilement expliqué la stagiaire postdoctorale en études féministes et cinématographiques Anne-Sophie Gravel dans une récente chronique pour Pivot, « le palmarès de l'Actualité, qui s'annonce au départ comme un simple “cliché (non retouché) du moment”, ne serait-il pas devenu incidemment à son tour un important… vecteur d'influence ? Présente-t-il un portrait réel ou ne participerait-il pas plutôt à créer une réalité ? »
Nous avons déjà eu cette discussion à maintes reprises au Québec. Ce n'est pas la première (ni la dernière) fois qu'il y a indignation face à celles et ceux que l'on choisit – oui, parce que c'est un choix – « d'oublier » parmi les figures marquantes qui écrivent l'Histoire de cette province. J'y vois là un refus de se décentrer, de reconnaître l'apport de nombre d'entre nous, nobles « invisibles des marges », notamment chez les femmes Noires et autres figures révolutionnaires œuvrant loin des projecteurs. Ceci dit, je dois admettre que ce qui est plus affligeant, c'est qu'au sein même des communautés minorisées, il arrive malheureusement que ces dynamiques d'effacement se reproduisent.
« L'universel » contre les « récits de niche »
En 1998, dans le cadre de l'émission Uncensored, l'écrivaine nobélisée Toni Morrison a répondu de façon incisive à la journaliste australienne Jana Wendt qui lui avait candidement demandé à quel moment elle commencerait à écrire à propos des personnes blanches dans ses romans de « manière substantielle », l'écrivaine ayant fait le choix de centrer des personnes Noires dans ses écrits, à l'abri le plus possible du white gaze.
« Vous ne comprenez pas à quel point cette question est profondément raciste, le pouvez-vous ? » lui rétorqua Morrison. « Jamais vous ne demanderiez à un auteur blanc, à quel moment commencerait-il à écrire à propos des personnes Noires. Votre question en elle-même provient d'un positionnement où vous êtes au centre. Il vous est inconcevable de saisir que là où je me situe est l'universel. »
Ces réflexions à propos de la marge et du centre, de l'universel et des « récits de niches » s'inscrivent dans des processus de marginalisation plus larges qui n'ont rien de nouveau. Ironiquement, ils rappellent plusieurs commentaires dégradants d'une autre époque à propos de la place des femmes en journalisme au Québec, perçues comme n'étant capables d'aborder que des « sujets de femmes ». Des magazines québécois comme le défunt La Vie en rose, Châtelaine ou encore des émissions cultes du tournant de la Révolution tranquille comme Femmes d'aujourd'hui n'ont pas toujours eu bonne presse.
En outre, dans Feminist Theory : From Margin to Center (1984), l'intellectuelle afro-américaine bell hooks décortique et complexifie déjà la notion de sororité en mettant en lumière la manière dont les féministes blanches ont trop souvent exclu les femmes Noires de leurs luttes, analyses, et priorités politiques. De même, à propos de son film Ouvrir la voix, un documentaire qui donne la parole à des femmes Noires en Europe francophone, la cinéaste Amandine Gay s'est exprimée à de multiples reprises sur les barrières qu'elle a rencontrées pour financer la production de son long métrage, bien que de nombreuses femmes Noires souhaitaient y participer. Considéré par une certaine frange de l'industrie cinématographique comme un « film de niche » ne pouvant pas intéresser « le grand public », Ouvrir la voix a pourtant rassemblé les foules et délié les langues tant en Europe qu'au Québec en plus de rafler les honneurs, comme le Prix du public des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en 2017. Dans une démarche analogue, Le Mythe de la femme noire de la réalisatrice Ayana O'Shun, sorti en salle au Québec en 2022 et ayant bénéficié d'un beau rayonnement, dénonce également les stéréotypes et caricatures dégradantes en donnant la parole aux premières concernées, femmes Noires de renom basées dans la belle province.
C'est bien la preuve que lorsque l'on parle de son centre, ce que l'on exprime peut toucher l'humanité et les sensibilités de n'importe quel être humain. Tout comme lorsque l'on travaille du cœur plutôt qu'à partir de son égo, notre place et notre pertinence ne pourront jamais nous être dérobées. Il est donc fort particulier de croire que les lectures que font les femmes et les féministes, particulièrement celles en contexte de minorisation, ne peuvent pas nous offrir un éclairage sur le monde dans ses multiples recoins, facettes et dimensions, et ce, au bénéfice de tous·tes et chacun·e. On peut parler de tout avec un angle féministe. Rappelons par ailleurs ces mots du manifeste de 1977 du Collectif Combahee River composé de féministes Noires et lesbiennes étatsuniennes, qui parlaient d'intersectionnalité sans faire usage de ce terme : « si les femmes Noires étaient libres, toutes les autres personnes seraient libres aussi, car notre liberté implique la destruction de tous les systèmes d'oppression. »
Compétition et exclusion
Malheureusement, le désir d'être « inclus » dans des espaces majoritaires blancs, trop souvent à n'importe quel prix, peut encourager des dynamiques de compétition pouvant mener à l'exclusion de nos aînées, de nos contemporaines et de notre relève. En 1979, Toni Morisson exprimait sa vive inquiétude dans Cinderella's Stepsisters, un discours poignant nous appelant à ne jamais oublier la fonction première de la liberté, soit qu'on l'acquiert pour libérer quelqu'un d'autre que soi : « La violence que commettent les femmes entre elles – violence professionnelle, de compétition, la violence émotionnelle – m'inquiète. Je m'inquiète de voir des femmes prêtes à en soumettre d'autres à l'esclavage. » De même, la dramaturge, écrivaine et journaliste Zora Neale Hurston a notamment popularisé l'adage voulant que « all your skinfolk ain't your kinfolk », une manière de dire que ce n'est pas parce qu'une personne partage la même couleur de peau que soi que cela signifie qu'elle sera notre alliée naturelle.
S'il importe et est nécessaire de citer nos prédécesseures d'ici et d'ailleurs, de reconnaître leur legs ayant traversé l'espace-temps, je ressens toujours un profond agacement face à l'aisance (et la lâcheté) de certain·es à ne citer que des écrivaines décédées ou étrangères, tout en refusant – car oui, il s'agit aussi d'un refus – de « nommer le nom » de femmes Noires du Québec, vivantes, qu'elles peuvent même connaître personnellement. La liste des Toni Morisson, Audre Lorde, bell hooks et Maya Angelou des temps modernes est excessivement longue au Québec : Alexandra Pierre, Jade Almeida, Marlihan Lopez, Tarah Paul ou Ariane K. Métellus, pour ne nommer que celles-là. S'y ajoutent plusieurs autres héroïnes de l'ombre avec lesquelles nous avons le privilège de partager la même époque.
S'il peut toujours y avoir des désaccords stratégiques, politiques, voire personnels entre femmes et féministes Noires, ces désaccords sont nécessaires et illustrent la richesse et la pluralité de ce pan du mouvement. Mais j'estime qu'il est crucial d'être solidaire de nos contemporaines, car si la vie des Noir·es compte, elle doit compter véritablement, y compris à l'échelle locale. Exister uniquement dans le contexte de la mort tragique et médiatisée de l'un·e des nôtres n'est pas un projet de société viable à long terme. Comme l'a déjà dit la syndicaliste américaine Mother Jones « Mourn the dead, fight like hell for the living. »
Porte-parolat et solidarités
Tout comme l'ont exprimé le philosophe américain Olúfémi O. Tàíwò ou encore le journaliste américain Chris Hedges, il est fort dangereux d'ériger des individus – même s'ils ont des valeurs progressistes, et même s'ils appartiennent aussi à des groupes minorisés – comme seul·es et uniques porte-paroles iconiques de mobilisations collectives. Être en posture de privilège et être marginalisé·e ne sont pas deux choses mutuellement exclusives. Ainsi, cette façon dont la professionnalisation des luttes féministes et antiracistes, au Québec et au-delà, « centralise les marges tout en marginalisant le centre » comme l'explique avec justesse Khaoula Zoghlami, nous rappelle que la réflexivité et l'introspection sont des devoirs et des responsabilités qui incombent à tout être humain, même aux personnes dites marginalisées, et surtout si elles bénéficient d'un rayonnement public.
Je m'attends à être exclue du projet politique de celles et ceux qui veulent nous dominer. Par contre, je suis déçue lorsque ces manœuvres d'exclusion sont reproduites envers et de la part de femmes qui me ressemblent parce qu'elles veulent garder leur siège comme seule et unique représentante des « sans voix » à des tables qui n'ont jamais été construites et pensées par et pour nous. Ainsi, à qui se destine notre labeur dans son objectif le plus pur ? Est-ce que l'on soutient véritablement les gens – notamment les femmes Noires, et surtout, à l'abri des regards – que l'on dit défendre ad nauseam sur toutes les tribunes lorsque nous nous retrouvons face à elles, celles qui incarnent matériellement, réellement et concrètement de ce que l'on a toujours dit espérer voir ? Quelle est la marge et quel est le centre qui provoque notre indignation face à des palmarès comme celui de l'Actualité ? On veut être influent·e, certes, mais pour quoi, comment et surtout pour qui ?
[1] Léa Martin pour 24 heures. « 100 personnes les plus influentes du Québec : un palmarès d'hommes blancs de plus de 50 ans ». En ligne : www.24heures.ca/2024/04/03/palmares-des-100-personnes-les-plus-influentes-du-quebec-de-lactualite-trop-de-vieux-hommes-blancs-nommes